Granville. Ukraine : des patients de la Manche aux côtés des mutilés de guerre
Santé. Pris en charge au centre de rééducation de Granville, ils s’impliquent dans un projet visant à fournir des prothèses aux blessés du conflit.
En juin 2022, Luc Le Brun voyageait en Suède à bord d’un camping-car lorsqu’une bouteille de gaz présente dans le véhicule a explosé. À la suite de l’accident, son épouse a perdu la vie, et cet habitant de Cherbourg a été pris en charge au centre de rééducation Le Normandy à Granville après avoir été amputé d’un bras et d’une jambe. Du 11 au 22 août, Luc se rendra en Ukraine dans le cadre d’un projet visant à former des soignants locaux afin de fournir des prothèses aux milliers de blessés de guerre amputés durant le conflit.
Prothèses sur mesure : Vytruve révolutionne leur fabrication grâce à la 3D
Sur place, le sexagénaire retrouvera Erwan Calvier, orthoprothésiste originaire de Granville et fondateur de la société Vytruve, qui développe une technologie facilitant la conception de prothèses. « Plutôt que de réaliser des empreintes et des moulages coûteux qui nécessitent plusieurs jours, nous utilisons un scanner portable permettant de modéliser la forme du membre résiduel en trois dimensions. Ces données sont ensuite retravaillées avec un logiciel afin de concevoir l’ébauche de la prothèse, qui est fabriquée en quelques heures par une imprimante 3D », détaille l’entrepreneur, déjà soutenu dans le développement de cette société par Agir participation, un fonds d’investisseurs granvillais.
Une enveloppe de quatre millions d’euros
En 2024, Erwan Calvier a été sélectionné pour prendre part à un autre projet, Resilience Orthopedics, mené dans le cadre de l’initiative Fond Ukraine portée par le gouvernement français. « Nous avons obtenu une enveloppe de quatre millions d’euros afin de créer trois cliniques d’appareillage et un centre de production de prothèses sur le territoire ukrainien », confie le Granvillais. Trois cliniques sont implantées à Kiev, à Dnipro (à l’est) et à Lviv (près de la frontière polonaise), ainsi qu’un site de fabrication numérique. Ces établissements seront dotés d’imprimantes 3D ainsi que de scanners, ponceuses, tables d’examen, bobines de filaments et tout le matériel nécessaire. Un camion atelier servira aussi de renfort sur place auprès des patients ukrainiens.
« 80 000 Ukrainiens blessés ont subi une amputation depuis le début de la guerre »
Depuis l’invasion russe lancée il y a trois ans, environ 80 000 Ukrainiens blessés par le conflit ont subi une amputation, rapporte Erwan Calvier, qui ajoute : « En comparaison, la France compte environ 8 500 nouveaux amputés chaque année. » Le spécialiste précise qu’en Ukraine, il n’existe pas de certification officielle pour les orthoprothésistes et que les professionnels sur place sont formés directement sur le terrain. Ainsi, la prise en charge des patients amputés reste très insuffisante. « Ces patients subissent un choc immense et si on les équipe d’un appareillage adapté, cela peut leur permettre de retrouver de l’autonomie, de reprendre confiance, de se réinsérer dans la société et de retourner vers le travail », poursuit-il.
« Un potentiel d’appareillage de 2 000 patients par an »
« Notre objectif est de former une quinzaine d’orthoprothésistes ukrainiens à l’usage de la technologie Vytruve », poursuit Erwan Calvier, qui estime à environ 2 000 le nombre de patients qui pourraient être appareillés chaque année. Pour préparer cette mission, le spécialiste sera accompagné de dix patients. Outre Luc Le Brun, Antonio Michel (fondateur de l’association manchoise Nav’Solidaire, qui transporte des prothèses et envoie du matériel vers l’Afrique) fait également partie du voyage. « Ces patients seront présents non pas pour transmettre leur expérience, mais pour témoigner afin que les orthoprothésistes puissent s’entraîner en attendant l’arrivée des patients ukrainiens prévue ultérieurement, moment où l’on pourra réellement débuter l’appareillage », explique le spécialiste. La deuxième phase de la mission se tiendra ensuite.
Une immense aventure humaine
Se rendre dans un pays en guerre implique forcément des obstacles. L’espace aérien ukrainien étant toujours fermé, Erwan Calvier, Luc Le Brun et les autres participants prendront la route depuis Paris jusqu’à Cracovie (Pologne), puis poursuivront à pied une partie du trajet jusqu’à Lviv, avant de rejoindre Kiev. « Malgré les risques, c’est une aventure humaine incroyable qui attend les protagonistes », souligne le Granvillais. Luc Le Brun en a conscience. Trois ans après son accident, son expérience l’a non seulement contraint à réapprendre les gestes du quotidien, mais aussi à faire du vélo, à nager, jardiner ou conduire une voiture. En partageant son vécu auprès des blessés de guerre, le sexagénaire espère transmettre un message d’espoir. « Oser, c’est déjà réussir. Et ce n’est pas parce qu’on est amputé qu’on ne peut plus rien faire. La vie ne s’arrête pas là », conclut-il.
